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PREVOST Jean

Chronologie : 1943

Statut : 
  • FFI
  • DIR
Réseaux : 
  • AS - ARMEE SECRETE
Zones d'action: Vercors

Date de naissance: 13/06/1901  à Saint-Pierre-lès-Nemours (77)

Mort pour la France : 1er août 1944 à Sassenage (Isère)

Parcours dans la résistance :
 

Né le 3 juin 1901 à Saint-Pierre-lès-Nemours (77), fils d’Henry Prévost né en 1871, directeur d’école primaire supérieure et d’Anne-Marie Dupont née en 1872, institutrice, Jean PREVOST a passé son enfance à Goderville et à Montivilliers, où son père fut nommé directeur de l’école primaire supérieure en 1907. C’est le début de la période normande de Jean Prévost. Il restera marqué par cette région, au point de prendre comme nom de guerre, celui d’un de ses villages, Goderville, par ailleurs lieu de naissance de son père.

Interne au lycée de Rouen à partir de 1911, il séjourne deux mois à Coblence pour y apprendre l’allemand en 1913. Le boursier suivit le parcours des meilleurs élèves de la IIIe République : khâgne au lycée Henri-IV, avec Alain pour professeur de philosophie, avant d’intégrer l’École Normale supérieure de la rue d’Ulm en 1919 et fréquenter l’École des Langues orientales. Il renonça à passer l’agrégation et organise une campagne électorale à Châteauroux en 1924 pour un candidat du Cartel des gauches.

Il adhère aux Étudiants socialistes révolutionnaires et participe à la manifestation à la mémoire de Jaurès du 6 avril 1919 où il fut arrêté, accusé de menées anarchistes et de provocation avant d’obtenir un non-lieu.

En politique, écrira Jérôme Garcin en 1993, « Tant de force, une telle pugnacité, et cette ferveur de chaque instant, pour exprimer la haine de toute haine, c’est donc Jean Prévost ! Sa puissance physique et intellectuelle, il la met au service de l’équilibre, de la retenue, et de la lucidité. Il aime à répéter qu’il défend violemment des idées modérées. […]

Il pense que, dans une démocratie, le rôle des citoyens est de participer constamment à la chose publique.  […] Partisan du Front populaire et de l’intervention en Espagne, antimunichois, puis résistant, Prévost n’est finalement sorti de sa réserve qu’au moment précis où l’Histoire exigeait qu’il s’engageât. Ce démocrate dans la vie fut un belliqueux dans l’urgence. »

L’ECRIVAIN

Jean Prévost choisit rapidement de vivre de sa plume. Écrivain et journaliste, il fit paraître trente livres en vingt ans et rédigea plus d’un millier d’articles. Il se tourna d’abord vers les revues : Jacques Rivière publia son premier texte, Journée du pugiliste dans La NRF de mars 1924, qui inaugura une série de 282 contributions jusqu’en 1940. Jean Prévost demeura un auteur estampillé Gallimard : ses deux premiers livres, parus en 1925, sont Plaisirs des sports, essais sur le corps humain qui abordait un sujet neuf et Tentative de solitude qui précéda Brûlure de la prière, deux essais dans lesquels Prévost exposait le drame intime d’une conscience à la recherche d’un absolu intellectuel ou spirituel. Sa quête se poursuivit par un Essai sur l’introspection (1927), où il constata l’échec de cette dernière comme moyen de connaissance.

Ses gammes de critique littéraire s’effectuèrent dès octobre 1924, dans La Revue européenne où il chroniqua Paul Valéry, Marcel Proust et James Joyce.

Secrétaire de rédaction de l’éphémère Navire d’Argent, créé par Adrienne Monnier en 1925, il devint le parrain littéraire d’Antoine de Saint-Exupéry en publiant son premier texte, L’Aviateur, en avril 1926. Passeurs et découvreurs, Monnier et Prévost publiaient des débutants bientôt mondialement connus : Hemingway, Italo Svevo, James Joyce, T.S. Eliot, Rilke, Yeats... sans négliger le domaine français : Paul Valéry, Valery Larbaud, Pierre Bost, Joseph Delteil, Jean Giraudoux, Blaise Cendrars, André Chamson...

Sa première publication, en 1925, « Plaisirs des sports », sonne comme une devise. Pendant sa courte vie, il sera un grand sportif dans toutes les directions où le corps peut se cultiver : courses, escrime, boxe, canoë… sauf le tennis, qui l’agace, et dont il trouve que « quand il n’est pas joué par des champions, c’est une danse triste pour attendre le thé… » .

Rédigeant ses Mémoires à l’âge de vingt-sept ans, Dix-huitième année est un témoignage de sa jeunesse, celle de la génération de 1919, dans lequel on assiste à son éducation intellectuelle et politique, où perce sous l’adolescent révolté et désespéré l’homme en devenir  : le stendhalien, le socialiste et le pacifiste.

À Europe, revue pacifiste, il donna en février 1926 un premier texte sur « La raison chez Romain Rolland », puis sollicité par Albert Crémieux qui souhaitait le voir prendre « une part très active à la direction intellectuelle de la maison », il fut nommé secrétaire de rédaction pour attirer les auteurs de sa génération et relancer le titre.

En avril 1926, il inaugura la rubrique de critique cinématographique aux Nouvelles littéraires avant de se consacrer plus activement encore à La NRF où ses talents de normalien « généraliste » étaient appréciés. Là, il aborda les domaines qui l’intéressaient : art, littérature, histoire, philosophie, théâtre, cinéma, architecture, en utilisant les différents genres à sa disposition : critique, essais, articles, comptes-rendus, portraits, notes de lectures, recensions, chroniques et fit paraître nouvelles et romans en prépublication. Parmi ses études littéraires d’envergure, on relève « Sur une exégèse de Paul Valéry  », « Réfutation du pari de Pascal  », « La conscience créatrice chez Jules Romains  », « Les éléments du drame chez Paul Claudel  », « De Mauriac à son œuvre  », « L’esprit de Jean Giraudoux  », « Thibaudet humaniste  », « André Maurois  »...

Dans la librairie d’Adrienne Monnier, La Maison des amis des livres, il rencontra la femme de Lettres Marcelle Auclair qu’il épousa le 22 avril 1926 à Hossegor (Landes) avec pour témoins de mariage Ramon Fernandez et François Mauriac. Le couple eut trois enfants : Michel né en 1927, Françoise (future actrice) en 1929 et Alain en 1930.

LA GUERRE

En 1939, année de son divorce, C’est la guerre, il est mobilisé. Comme il a trois enfants et qu’il parle allemand, on l’envoie au contrôle téléphonique du Havre, dans le service des écoutes téléphoniques de l’armée.

En juin 1940, Le Havre est bombardé. Il se replie sur Cherbourg et  est évacué par mer à Casablanca et regagne la France au mois d'août.

Après sa démobilisation, Jean Prévost quitte Paris avec une partie du personnel du journal  « Paris-Soir » où il a été engagé comme journaliste.

Il s'installe en septembre 1940 à Lyon avec le médecin Claude van Biéma, sa seconde femme, qu'il a épousée le 20 avril.

Fin 1942, il prend part à la création du journal clandestin Les étoiles et achève une thèse sur "la création chez Stendhal, essai sur le métier d'écrire et la psychologie de l'écrivain", soutenue le 9 novembre 1942 à Lyon.

LA RESISTANCE

Travaillant à la bibliothèque de Grenoble sur les manuscrits de Stendhal, il visite régulièrement Pierre Dalloz, qu'il connaît depuis l'avant-guerre.

Celui-ci fait part à son confident en mars 1941, qu’il pressent que le Vercors pourrait être utilisé militairement dans le cadre d’opérations de libération de la France.

Dalloz : « Il y a là une sorte d’île en terre ferme, deux cantons de prairies protégés de tous côtés par une muraille de Chine. Les entrées en sont peu nombreuses, toutes taillées en plein roc. On pourrait les barrer, agir par surprise, lâcher sur le plateau des bataillons de parachutistes. Puis le Vercors éclaterait dans les arrières de l’ennemi. »

Après l’invasion de la Zone Sud par les Allemands et les Italiens en novembre 1942, Pierre Dalloz écrit une note sur les possibilités d’utilisation militaire du Vercors.

Dans un premier temps, il s’agirait d’accueillir des parachutages d’armes, de munitions, d’explosifs et de constituer des caches pour y déposer le matériel parachuté.

La deuxième étape interviendrait lors d’un débarquement allié sur les côtes de la Méditerranée. Des parachutistes seraient lâchés sur le Vercors. Accueillis et guidés par les résistants locaux, elles iraient couper les voies de communication sud-nord comme la Vallée du Rhône. Les troupes allemandes du sud-est de la France seraient ainsi prises en tenaille entre ces barrages et les armées débarquées en Provence.

Par l’intermédiaire du journaliste Yves Farge, la note de Dalloz parvient à Jean Moulin qui donne son accord. De même pour le Général Charles Delestraint, chef de l’Armée Secrète. La note de Dalloz devient alors le projet « Montagnards ».

Et le 25 février 1943, la B.B.C. passa le message « Les montagnards doivent continuer à gravir les cimes ». Le projet était désormais sur les rails.

Dalloz réunit une équipe, qui se mit au travail...

S'il rejoint le Comité national des écrivains à l'automne 1943, l'entrée effective de Jean Prévost dans l'action résistante passe par son engagement actif dans le second "comité de combat" du Vercors en mai 1943.

Fin mai 1943, les occupants italiens montent une opération de police en Vercors. Plusieurs responsables Franc-Tireur sont arrêtés, d’autres doivent se mettre en veilleuse. Dalloz est forcé de rejoindre la clandestinité avant de pouvoir passer en Angleterre.

L’organisation est démantelée… et il y a alors en Vercors une douzaine de camps avec 400 jeunes à déplacer, à cacher encore plus soigneusement et à nourrir…

Après un temps de transition assuré principalement par deux rescapés de la première équipe, Eugène Samuel et Alain Le Ray, un nouvel outil d’organisation se met peu à peu en place. Eugène Chavant, ancien maire de Saint Martin d’Hères destitué par Vichy sera responsable, en équipe avec Eugène Samuel, de toutes les questions relevant d’un pouvoir civil. Alain Le Ray, rescapé de l’ancienne équipe, s’occupera du volet militaire.

Il est fait appel à Jean Prévost pour faire partie de ce comité de combat, sur recommandation de Dalloz.

Il s’installa à Meylan puis à Coublevie, près de Voiron (Isère), au pied du massif, en juin 1943 avec ses deux fils, Alain et Michel. ll y monte chaque semaine à bicyclette, amenant tracts et journaux, parcourant les camps de réfractaires.

Le 27 mai 1943, il reçut le Grand prix de Littérature de l’Académie française, doté de 20 000 francs.

Malheureusement, le 9 et le 21 juin 1943, le général Delestraint puis Jean Moulin sont arrêtés. Le projet Montagnards perdait ainsi ses deux soutiens essentiels.

De juin 1943 à avril 1944, Jean Prévost organisait et structurait la Résistance du Vercors : il voyageait pour des missions entre le Vercors, Grenoble, Lyon et Paris où il devint passeur et répartiteur de fonds, et maintint les liaisons.

Il renforça la cohésion entre les militaires de carrière et les civils de Franc-Tireur lors du rassemblement de Darbounouse les 10 et 11 août 1943.

Alain Le Ray dans « Jean Prévost aux avant-postes », Les Impressions Nouvelles, 2006 :

« Nous savions parfaitement ce que nous pouvions attendre l’un de l’autre. Et j’ai vu tout de suite que, dans la mesure où il maintiendrait sa coopération avec nos décisions, nous pouvions attendre de lui énormément de choses précieuses ! Et en particulier une attitude à l’égard de ses camarades. Il avait une attitude extrêmement… utile […] Il ne faisait pas les choses à moitié. Et il avait un tempérament qui le conduisait vers une personnalité exceptionnelle, et même indéfinissable, n’est-ce pas ! Donc je pensais que son arrivée au Vercors, pour s’y battre avec nous, serait précieuse. […] Il participait à nos travaux, à nos réunions, dans le Vercors, et nous écoutait. Et il faisait ses réflexions. Il faisait à sa façon : celle d’un homme intelligent, très vif, comprenant tout de suite de quoi il s’agissait, ne traînant pas pour exposer son point de vue, et n’hésitant pas, d’ailleurs, à le faire avec une certaine brutalité quand il l’estimait nécessaire. […] »

Les 10 et 11 août, a lieu sur la prairie de Darbounouse une rencontre destinée à forger l’unité autour du projet Montagnards. Une « fête de la fédération du maquis », écrira un historien. Sont présents les responsables civils et militaires, dont Prévost, les chefs des camps, beaucoup d’amis et des membres des équipes volantes qui, partant de leur refuge de Murinais, par groupes de trois, parcourent les camps pour y faire de l’éducation populaire, aidant ainsi les jeunes maquisards à situer leur futur combat dans la lutte en cours partout dans le monde, pour la liberté.

A l’automne 1943, les Allemands remplaçaient les Italiens dans cette région. Immédiatement, le ton de l’occupation changea : occupants et collaborateurs mènent une répression active et efficace. La Résistance régionale perdit très vite plusieurs de ses chefs.

Cependant, en novembre, était effectué le premier parachutage allié en Vercors, à Darbounouse encore. Les maquisards y voient le signe d’une reconnaissance. « Nous ne sommes plus seuls ! »

Début mai 1944, les Prévost  s’installent dans une grande maison louée aux Vallets, près de Saint-Agnan-en-Vercors.  Ces déménagements successifs sont évidemment motivés par l’implication de Jean Prévost dans la mise en application du projet Montagnards.

Lors de la mobilisation du Vercors, Jean Prévost devient le 9 juin,  le capitaine Goderville, et prend  le commandement d’une compagnie composée d’une centaine d’hommes formée à partir de groupes-francs locaux.

Il a beaucoup réfléchi au rôle d’un chef de maquisards. Il pense que le commandement est nécessaire mais qu’il doit être accompagné d’une explication aux combattants du pourquoi des décisions. Il sera à la fois cordial avec ses hommes et très exigeant sur la discipline et la préparation au combat qui économise des vies humaines.

Juin 1944. Les Allemands attaquent près de Saint-Nizier-du-Moucherotte (Isère). Prévost a sous ses ordres son fils Michel, brancardier et le gendre de son épouse, Roland Bechmann, qui commande la section dite d’Engins, au débouché sur le plateau de la route qui monte de Grenoble par La Tour-Sans-Venin.

Engagés le 13 juin, ses hommes contribuent, avec les chasseurs alpins de Chabal, à repousser la première attaque allemande. Après plusieurs heures d’un combat violent, les Allemands s’infiltrent et le groupe commandé par Roland Bechmann est en difficulté mais les chasseurs alpins d’Abel Chabal, envoyés en renfort, font basculer la situation. Chabal, Bechmann et quelques autres utiliseront des gammons (bombes à main rudimentaires au puissant effet de souffle) pour repousser les assaillants. Les Allemands décrochent et redescendent sur Grenoble.

Simon Nora  :  «  Vingt heures. Les Allemands se sont repliés, emportant leurs morts. Nous évacuons les nôtres. Goderville, harassé, passe dans les lignes. Le soleil se couche. Nous sommes étendus sur l’herbe, dans un calme dont la volupté vaut celle d’après l’amour. Un bidon est apporté. Le quart passe de mains en mains. « Vous d’abord, mon capitaine. » L’hommage ne va pas au galon mais à l’homme. Il apporte à Goderville plus de notre cœur qu’aucun de nous ne saura, jamais, lui dire. Pas même moi, ici, quarante-cinq ans après ». Préface à  « Derniers poèmes » suivi de « L’amateur de poèmes », de Jean Prévost, Gallimard, 1990)

15 juin. Seconde attaque sous Saint-Nizier. Malgré l’acharnement des maquisards, les Allemands enfoncent les défenses. Les résistants se retirent sur des positions de repli.

Michel Prévost : « Il faisait encore nuit lorsque les patrouilles allemandes vinrent sonder les lignes françaises. Au clair de lune, les premières rafales réveillèrent les Trois Pucelles.

Les Français avaient reçu des renforts. Ils étaient trois cents. Les Allemands avaient reçu des renforts. Ils étaient trois mille. A dix heures, débordés sur leurs flancs, les maquisards battaient en retraite. Pris sous une pluie de schrapnells, attaqués devant par les Allemands, derrière par les miliciens infiltrés dans leurs lignes, les maquisards reculaient lentement. Ils tiraient a vue, économisant leurs munitions. L’ennemi cherchait à les coincer sous un barrage de feu.

Au centre les sections […], menacées d’encerclement, reçurent l’ordre de se replier. Ouvriers, paysans, ils pleuraient en rampant, en courant, en se battant dans les prés, derrière les bosquets, à la lisière des bois. […] Le décrochage était infernal. Les Allemands détruisaient tout ce qu’ils trouvaient : blessés, armes, munitions. Chaque fois qu’ils atteignaient une ferme, ils y mettaient le feu. […] Les Allemands tiraient trop haut. Sur les Français s’abattait une pluie de feuilles et de branches hachées par les rafales ennemies. Les fils électriques étaient tous coupés. […] Par les crêtes, par les bois et par la route, les hommes de Payot, Brisac et Goderville se repliaient. La plupart des blessés avaient été évacués en camion. Par petits groupes, les maquisards progressaient vers Lans. Barbus et terreux, encore ahuris par le bruit de la bataille, ils se regroupèrent dans ce village ».

La vaste plaine de Lans et Villard étant indéfendable, elle est abandonnée par la Résistance qui se replie à l’ouest sur les hauteurs d’Autrans et Méaudre et au sud, en direction de Corrençon.

La compagnie Goderville a d’abord pour mission de fermer la route des gorges de la Bourne aux Jarrands puis elle est envoyée dans le secteur d’Herbouilly où elle doit notamment assurer la défense de Valchevrière, du pas de la Sambue et de Corrençon.

En juillet, à la veille de l'offensive générale, la compagnie Goderville tient la ligne de crête qui domine le val de Corrençon, de Bois Barbu au pas de la Sambue, un secteur particulièrement vulnérable de la ligne de défense que Jean Prévost dirige de son PC installé dans la plaine d'Herbouilly, dans une ferme.

Il avait choisi cette plaine afin de tenir un secteur exposé qui allait de Valchevrière au Pas de la Sambue. Il continua à travailler à son Baudelaire, essai sur l’inspiration et la création poétiques au bivouac sur une machine à écrire portative, livre publié après sa mort.

Lettre de Jean Thiaville, maquisard : « A Herbouilly, il dormait à peine trois ou quatre heures. Levé très tôt, il partait inspecter les positions de Corrençon, puis descendait au rapport au P.C. de Saint-Martin, puis revenait prendre place parmi nous dans un poste ou dans un autre. Et vers les dix heures du soir, au lieu de se reposer, il reprenait sa machine à écrire, et continuait la préparation d’un roman qu’il avait en train ».

Louis Bouchier, lieutenant de Jean Prévost : « Les Allemands se mettant en place pour l’investissement final, il sent que le répit sera court. C’est rapidement qu’il devra obtenir les résultats qu’il envisage et il va s’y attacher avec persévérance et obstination, exigeant des efforts continus de tous. Beaucoup serait encore à dire sur cette période d’instruction avec le commando américain ou à l’entraînement aux tirs de toutes sortes. Il s’y révèlera un chef prévoyant, volontaire, soucieux du concret et plein d’initiative. […] C’est avec un potentiel accru que nous aborderons les combats de Corrençon et du Pas de la Sambue et les Allemands ne nous chasseront pas de cette dernière position que nous n’abandonnerons que sur ordre du colonel Huet, la position de Valchevrière ayant cédé ».

Les Alliés sont encore en Normandie, les Allemands sont à Grenoble mais ce petit fragment du territoire veut y croire, régénère une république éteinte depuis quatre ans, et attend les parachutistes alliés du projet Montagnards…

Michel Prévost : «  Dans le Vercors régnait une atmosphère de ville assaillie. Il y avait ceux qui voulaient s’en sauver, qui se comptaient sur les doigts de la main et ceux qui cherchaient à s’y réfugier ou à venir le défendre, qui se comptaient par centaines.

Il y avait des gendarmes de Sainte-Eulalie et de Saint-Marcellin, des bûcherons du Trièves, des ouvriers de Grenoble, des mécanos de Fontaine, des petits propriétaires de Romans, des paysans du Royan et du Diois, des étudiants de Lyon et de Paris, des réfugiés d’Espagne et de Pologne.

Quatre mille volontaires étaient en armes sur le plateau. Le commandement organisait cette milice populaire et l’instruisait. De nouvelles compagnies venaient monter la garde sur les falaises et dans les bois auprès des anciens de Saint-Nizier.

Yves Farge, commissaire de la République pour la région Rhône-Alpes, vint assister, le 25 juin, à une prise d’armes à Saint-Martin. La République du Vercors fut proclamée. Les quatre mille volontaires lutteraient, non seulement contre l’occupant, mais aussi contre l’Etat français du maréchal Pétain. Les maquisards ne feraient pas seulement la guerre : ils feraient la révolution, définie par le programme de socialisation du Comité National de Résistance. Sur les affiches, dans les mairies, Marianne et le général de Gaulle remplacèrent Laval et Pétain ».

21 juillet 1944

Après avoir solidement encerclé le Vercors, les Allemands commencent l’invasion du massif.

Le groupement Seeger progresse en direction d’Autrans et de Lans-Villard par la porte cochère de Saint-Nizier, ouverte depuis le 15 juin. Le groupement Schwer escalade les sentiers qui, par les pas des falaises est, donnent accès aux hauts plateaux. Le groupement Schäfer débarque 200 combattants par planeurs sur Vassieux et ses hameaux. Enfin, le groupement Zabel, au pied sud du Vercors, remonte la vallée de la Drôme avec pour objectif la route qui, depuis Die, par le tunnel du Rousset, lui permettra de faire la jonction avec les troupes débarquées à Vassieux et les chasseurs alpins montés par les pas.

La situation est très vite critique. Dans la nuit du 21 au 22, les commandements civil et militaire décident d’évacuer les blessés de l’hôpital de Saint-Martin.

Un message est envoyé à Alger, qui est un cri de désespoir :

« La Chapelle, Vassieux, Saint-Martin, bombardés par l’aviation allemande. Troupes ennemies parachutes sur Vassieux. Demandons bombardement immédiat. Avions promis de tenir trois semaines ; temps écoulé depuis la mise en place de notre organisation : six semaines. Demandons ravitaillement en hommes, vivres et matériel. Moral de la population excellent mais se retournera rapidement contre vous si vous ne prenez pas dispositions immédiates, et nous serons d’accord avec eux pour dire que ceux qui sont à Londres et à Alger n’ont rien compris à la situation dans laquelle nous nous trouvons et sont considérés comme des criminels et des lâches. Nous disons bien : criminels et lâches ».

Dimanche 23 juillet :

Attaque de Valchevrière, le verrou du secteur tenu par la compagnie Goderville. La prise de la route de Valchevrière est importante pour les liaisons des troupes allemandes. Jean Prévost, à Herbouilly, est tenu au courant de la situation par des porteurs de messages. Le poste avancé, situé où se trouve maintenant la station 10 du chemin de croix, est pris, puis c’est le tour du Belvédère, où Chabal est tué.

Arrive dans l’après-midi, de l’état-major du Vercors, l’ordre de dispersion des forces du maquis. Les défenseurs du pas de la Sambue et le PC de la ferme font retraite par le sud de la longue prairie.

Ici et dans tout le Vercors, les combats se terminent, la traque et la répression commencent

Avec l’invasion allemande du 21 juillet, les maquisards se disloquèrent :

Jean Prévost s’est réfugié dans la Grotte des Fées, au-dessus de La Rivière (commune de Saint Agnan), avec plusieurs compagnons. Il y a de l’eau mais la nourriture est comptée.

Simon Nora : « Nous sommes couchés dans une grotte qui surplombe une vallée de la forêt d’Arbounouse. En contrebas, des explosions et des lueurs d’incendie situent les villages qui brûlent. Nous resterons une semaine dans cette grotte, coupés de tout ravitaillement, plus faibles de jour en jour ».

Le 31 juillet, Jean Prévost et plusieurs occupants de la grotte la quittent au matin pour rejoindre les maquis de l’Isère, contre les avis de plusieurs de leurs compagnons qui conseillent d’attendre encore que l’activité des Allemands se calme un peu. En fin de journée, Jean Prévost est vu à Corrençon.

Au petit matin, ayant sans doute marché pendant la nuit, ils sont 5 à descendre vers Sassenage (Isère) : Jean Prévost, Jean Veyrat, Charles Loisel, André Jullien du Breuil, Alfred Leizer.

Le 1er août 1944 à sept heures du matin, au Pont Charvet, il y a une garde ou une patrouille allemande. On leur fit poser et vider les sacs puis on les abattit entre la falaise et le torrent…

Le 3 août 1944, après le départ des Allemands, des habitants de Sassenage relevèrent les corps et les ramenèrent au village. Les cinq corps anonymes numérotés et photographiés, ils furent inscrits sur les registres d’état civil de Sassenage puis inhumés dans le cimetière de la commune.

L’acte de décès n°21 du 3 août 1944 porte les indications suivantes : « Le 3 août 1944, à 9 heures, nous avons constaté au lieu-dit pont Charvet le décès d’un individu de sexe masculin, dont l’identité n’a pu être établie, dont la mort paraît remonter à deux jours, n°5 d’un groupe de cinq personnes. Signalement : âgé de trente-cinq ans environ, taille 1m70 environ, cheveux châtains, yeux bleus, nez moyen, visage large, corpulence très forte, cicatrice ancienne verticale de trois centimètres environ au sommet du front, manque deux canines supérieures, culotte courte toile kaki, veste genre blouson toile kaki, caleçon avec initiales B.E. entrelacées. »

Ce n’est que quelques jours plus tard qu’ils furent identifiés.

Un jugement du tribunal civil de Grenoble (Isère) en date du 22 janvier 1947, indiqua que cet acte de décès devait être attribué à Jean Prévost.

Roland Bechmann : A la fin du mois d’août, de Grenoble libéré, je suis allé au Pont Charvet. J’ai reconnu l’endroit, entre la roche à pic et le parapet de la vieille route, que j’avais, moi-même, miné quelques mois plus tôt. J’ai recueilli quelques débris calcinés d’objets brûlés par les Allemands, parmi lesquels il y avait peut-être des pages du Baudelaire, et on m’a présenté cette photo, dont vous a parlé le général Costa de Beauregard, et qui avait été prise par ceux qui avaient relevé, en contrebas de la route, près du torrent, le corps de celui qui, dans un ultime effort de sportif, avait dû sauter par-dessus le parapet, sous le feu de l’ennemi. J’espérais ne pas le reconnaître ; j’espérais qu’un hasard miraculeux lui aurait permis d’échapper, mais ce visage martelé, meurtri, était bien resté le même, et plus lui-même peut-être. J’ai pensé à cette statue dont parle Michel-Ange et qui, en roulant du haut d’une montagne, retrouve, au bout de sa course, l’essentiel, l’essence d’elle-même ».

Jean Prévost et trois de ses compagnons reposent aujourd’hui à la nécropole nationale de Saint-Nizier.

Il obtint la mention "Mort pour la France" et fut homologué résistant, capitaine des forces françaises de l’Intérieur FFI, et interné résistant (D.I.R.)

Mort à 43 ans avec une œuvre inachevée, Jean Prévost incarne l'écrivain-résistant tué au feu, comme Péguy, qu'il admirait et auquel on le compare à la Libération.

Il lui arrivait de dire qu’il serait un écrivain d’après la quarantaine, ainsi à André Chamson lors de la déclaration de guerre : « Tu sais, il y a plusieurs sortes d’écrivains : il y a ceux qui, tout jeunes, donnent toute leur œuvre – c’est Rimbaud ; il y a ceux, au contraire, qui ont besoin de longues années de préparation et qui, vers la quarantaine, sont mûrs pour faire alors véritablement leur œuvre. Moi, tu sais, je suis bien lucide et bien au clair pour moi-même. Je sais bien que je suis un écrivain d’après la quarantième année et que je ferai ce que je dois faire, je le ferai après mes quarante ans. » Je l’entends encore me dire : « Et maintenant, l’ordre du jour, c’est d’aller nous faire casser la gueule… » Rapporté par André Chamson dans « Les nouvelles littéraires », 1949.

Distinction : Chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.

Mémoire : une stèle en mémoire des victimes du Pont-Charvet fut posée en 1948 grâce à une souscription lancée par Pierre Dalloz. Jean Prévost, seul écrivain de renom tué au maquis les armes à la main, est inhumé dans la tombe 33 de la nécropole de Saint-Nizier-du-Moucherotte sur les lieux mêmes où il a livré bataille le 13 juin 1944 - Le lycée de Villard-de-Lans porte son nom depuis 1964 -  le 23 juillet 2004, l'Association Jean-Prévost a fait apposer une plaque commémorative sur la maison des Valets. Son nom a également été donné à un lycée de Montivilliers (76), à une rue de Grenoble, à la médiathèque de Bron (Rhône), ainsi qu'au centre de recherches en Littérature de l'Université Jean-Moulin-Lyon-III.

Principales œuvres disponibles : La création chez Stendhal, Gallimard, Folio, 1996 ; Dix-huitième année, Paris, Gallimard, 1994 ; Les frères Bouquinquant, Gallimard, L'imaginaire, 1999 ; Le Sel sur la plaie, Paris, Zulma, 1993 ; La chasse du matin, Paris, Zulma, 1994 ; Du côté de Goderville, Fécamp, Les Falaises, 2002 ; Plaisirs des sports, Paris, La Table ronde, 2003.

PETIT TESTAMENT

Claude, si la guerre incertaine

Un de ces beaux matins m’emmène

Les pieds devant,

N’écris pas mon nom sur la terre

Je souhaite que ma poussière

S’envole au vent

Pas d’étendard avec ma chiffe

Que l’officiel et le pontife

Taisent leur bec ;

Vous-mêmes, ce matin d’épreuve,

Mes trois enfants et toi ma veuve

Gardez l’œil sec.

Pas un regret ne m’importune.

Je suis content de ma fortune

J’ai bien vécu.

Un homme qui s’est empli l’âme

De trois enfants et d’une femme

Peut mourir nu.

Veux-tu que mon ombre s’égaie

Qu’un canot à double pagaie

Porte mon nom,

Qu’il ait un mât, voile latine,

Le nez léger, l’humeur marine

Et le flanc blond.

Tu sais comment j’aimais la vie

Je détestais la jalousie

Et le tourment

Si les morts ont droit aux étrennes

Je veux qu’au bout de l’an tu prennes

Un autre amant.

Jean Prévost « Derniers poèmes »

Notice rédigée d’après Guy Giraud (Musée de la Résistance en ligne), Emmanuel Bluteau, Jean-Luc Marquer (Maitron), et « Jean Prevost et la résistance dans le Vercors », ERRA (Esprit de la Résistance en Rhône-Alpes).

Sources

Musée de la Résistance en ligne     

Article du Dauphiné     

 ERRA     

Maitron   

 


Décorations : 
Légion d'honneur

Service Historique de la Défense (SHD) : 
Vincennes : GR 16 P 490801
Caen:  AC 21 P 131830


Biographies : 
 « Vie et mort de Jean Prévost », bulletin hors-série, association Montivilliers, hier, aujourd’hui, demain, 2007.
 

Crédit Photo de la notice :  © Maitron


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Fiche mise à jour le:  27/10/2024

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