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GIRARD épouse Postel-Vinay Anise

Chronologie : 1940

Statut : 
  • FFL
  • FFC
  • DIR
Réseaux : 
  • GLORIA
Unité FFL : 
  • Résistance Intérieure
Zones d'action: Paris, Le Havre

Date de naissance: 12/06/1922  à Paris (75)

Parcours dans la résistance :
 

Anise Denise Angèle GIRARD, alias Danielle, née le 12 juin 1922 à Paris 16e, est la fille de Louis-Lucien Girard, ORL, médecin pendant la Première Guerre mondiale et de Germaine Riss. Sa famille est originaire de l’est de la France, le père est du Jura, la mère d’Alsace, ce sont des catholiques républicains. Elle a fait partie de la section neutre de la Fédération française des Eclaireuses. Elle obtient son baccalauréat au lycée Molière à Paris, puis elle entreprend des études d’allemand à la Sorbonne.

Des intentions aux premiers actes de Résistance

Le 11 novembre 1940, Anise Girard se rendit à la grande manifestation des étudiants contre les Allemands et le nazisme, sur la place de l'Etoile, à Paris. Ce n'était pas de sa part une décision irréfléchie. En effet, les Girard savaient bien ce qui se passait depuis 1933 en Allemagne. D'ailleurs, la mère d'Anise et de Claire, d'origine alsacienne, avait caché des réfugiés juifs et catholiques persécutés par le régime nazi bien avant la guerre. « Nous, les enfants, avions vu défiler à la maison des familles dépourvues de tout, le regard rempli d'angoisse... ». Lors de cette manifestation, les Allemands tirèrent sur les manifestants. Anise Postel-Vinay témoigne : « Je partis en avance, réussis à descendre dans le métro et me traînai tant bien que mal jusqu'à la station Etoile. Me hissant grâce à la rampe métallique jusqu'à la sortie de l'angle de l'avenue de Wagram, je m'étonnai de voir la grande place de l'Etoile entièrement vide. Je fis quelques pas et aperçus, au débouché de l'avenue des Champs-Elysées, plusieurs groupes de soldats allemands qui couraient et installaient rapidement des mitrailleuses sur les trottoirs. Je voulus courir, moi aussi, pour retourner me cacher dans le métro, mais mes jambes me faisaient trop mal (elle avait fait une très longue marche avec un groupe d'éclaireurs la veille) et je ne pus que me cacher, sans gloire, derrière le tronc d'un platane ! Les mitrailleuses claquèrent au ras du sol. Les étudiants fuyaient en redescendant les Champs-Elysées. J'eus le temps d'apercevoir des Allemands qui tenaient en respect des étudiants, les bras en l'air, revolver sur la nuque. Je reconnus l'un d'entre eux : Horreur ! C'était un israélite.

J'eus le sentiment aigu que nous ne le reverrions jamais... Il tenait encore ses cahiers et ses bouquins de l'université dans ses mains levées en l’air. »

Les Allemands ne tirèrent pas sur elle. Elle avait réussi à se cacher dans le métro …

À l'âge de 19 ans, elle intègre le réseau Gloria SMH (His Majesty’s Service) du Secret Intelligence Service… .

Depuis l'été 1940, les Anglais se trouvaient donc seuls contre les Allemands. Voulant les aider efficacement, Anise essaya de se rendre en Angleterre. « Dessiner des croix de Lorraine sur les murs était à mes yeux puéril, estime-t-elle. Rassembler et faire circuler les plaisanteries qui se racontaient sur l'occupant me paraissait dérisoire. A partir des quelques tracts ou journaux clandestins qui me tombèrent entre les mains, je ne réussis pas à remonter la filière pour m'associer au groupe qui les éditait. Que faire pour participer utilement à la lutte contre les nazis ? Je décidai de tenter de passer en Angleterre pour m'engager dans l'armée alliée. J'avais alors dix-huit ans et ma mère voulait bien m'y aider à condition que je trouve une camarade et que nous tentions l'aventure à deux... Je connus alors une des grandes déceptions de ma vie : de toutes mes amies, camarades de lycée ou de scoutisme, aucune ne voulut m'accompagner... Je découvris finalement une jeune Alsacienne, réfugiée à Paris, que l'idée enchanta. Hélas, les quelques filières que nous avions trouvées, avec mille peines, n'aboutirent pas et nous résolûmes de chercher à nous employer sur place, bien que nous ne nous sentions aucun goût ni aucun don pour l'espionnage militaire".

N'ayant donc pas pu joindre la France libre, Anise devient résistante sur le sol français. Elle devient agent de liaison et de renseignements avec un réseau de l'Intelligence Service

« C'est encore ma mère qui crut comprendre un jour qu'une de ses amies « faisait quelque chose » et elle m'a conseillé d'aller la voir. Simone Lahaye était professeur de philosophie, et par une collègue professeur d'anglais, elle avait été mise en rapport avec un universitaire qui transmettait des renseignements militaires à Londres. On me donna un dépliant qui indiquait tous les sigles des diverses armes de l'armée allemande et ma première mission consista à aller repérer quelles sortes de canons étaient installés sur les chars allemands stationnés au fort de Vincennes ! Moi qui distinguais à peine un canon d'une mitrailleuse, et pas du tout un caporal d'un général, qu'allais-je pouvoir faire ? »

« Ma seconde mission consista à observer et noter sur une carte un des systèmes de défense antiaérienne installé autour de Paris, les «saucisses», qui flottaient haut dans les airs, retenues à terre par des câbles. Toujours sur ma bicyclette et cette fois avec l'aide d'un de mes camarades de Sorbonne, nous avons noté tous les points d'ancrage de ces saucisses, avec les sigles et numéros de l'unité allemande de la Luftwaffe correspondante. Cette superbe carte, que j'avais dressée avec l'aide d'un de mes jeunes frères était micro-photographiée et, jointe aux documents des autres camarades du groupe, placée dans une boîte d'allumettes qu'un ami prêtre transportait en zone libre. De là, la boîte d'allumettes partait pour Londres via Lisbonne ».

Anise Postel-Vinay découvrira ultérieurement que le traducteur, « ce camarade qui savait si bien l'anglais, qui traduisait et transmettait les documents au photographe, c'était Samuel Beckett ».

15 août 1942 : l’arrestation à Paris

C'est au cours d'une de ses missions qu'Anise Girard fut arrêtée : « J'étais allée comme monitrice de colonie de vacances au Havre à un moment où ce port était beaucoup bombardé. C'était en 1942. Je devais observer la chute des bombes pour que les Anglais sachent le résultat de leurs bombardements. Moi, j'habitais avec mes gamins en face de la gare de marchandises du Havre. Les Alliés avaient bombardé avec succès tout un train et je me rappelle que les wagons ont sauté de proche en proche pendant au moins 24 heures. Nous étions en plein danger puisque tout près de la gare, mais ni moniteurs ni enfants n'avaient peur. Nous étions inconscients. Nous nous réjouissions avant tout de voir les Anglais arriver. Nous étions dans une vieille maison tout en haut de laquelle se trouvait une espèce de lanternon en verre ; je montais là-haut pendant les alertes pour surveiller où tombaient les bombes. Je prenais des notes pour garder en mémoire l'implantation d'une part des bombes et d'autre part des postes allemands que j'avais pu repérer dans la ville. Je notais cela sur un très grand papier parce qu'il fallait bien établir un plan du Havre, puis je roulais le tout dans mon sac. Je suis rentrée à Paris pour aller tout porter à mes chefs. J'en étais très fière, bien sûr.

Mais, toute la côte étant classée zone interdite, il fallait repasser d'une zone à l'autre, avec des papiers que je n’avais pas. De plus, j'avais ce rouleau de papier compromettant dissimulé dans mon sac à dos. J'ai tout de même réussi à monter dans un train très, très bondé, tout en évitant les contrôles. Je suis arrivée à Paris sans encombre. Pas de contrôle à la gare non plus. Il faisait très beau et je me sentais très heureuse. La consigne était que je téléphone d'abord à notre chef avant d'apporter mes documents. Mais cet homme mystérieux et éminent que je n'avais jamais vu m'intimidait énormément, et je préférai aller directement avec mes documents chez ma camarade professeur d'anglais du lycée Buffon. Ce manquement à la consigne allait me coûter cher ! » Arrivée au pied de l'immeuble, Anise remarque à peine le long du trottoir une superbe voiture de sport décapotable, rouge.

« Tiens, me suis-je dit, comme personne n'a le droit de circuler le dimanche, ce doit être des Allemands !» Puis je chassai cette idée de mon esprit en me traitant de peureuse. Un Ausweis était collé sur le pare-brise. Ce pouvait être tout simplement un médecin. Et je montai gaillardement les cinq étages, assez fière d'apporter ma nouvelle moisson de renseignements militaires ! Quand j'ai sonné, ce n'était pas ma camarade qui était là, c'était un grand jeune homme en bras de chemise. J'ai vu les affaires de ma camarade par terre : toutes ses armoires, tous ses papiers étaient vidés par terre. Je me suis tout de suite rendu compte que c'était la Gestapo et que j'étais tombée dans une souricière. Je me sentis pâlir. « Mais vous devenez pâle », me dit le gestapiste... « Mon Dieu, dis-je pour trouver le temps de me ressaisir, vous croyez que c'est une surprise agréable d'aller voir une amie et de trouver les Allemands chez elle ? » Crânerie bien inutile. J'essayai de semer mes gestapistes en descendant les cinq étages plus vite qu'eux... Mais ils étaient sportifs, eux aussi. Un chauffeur allemand surgit de je ne sais où et nous montâmes à trois sur le siège arrière de la voiture rouge décapotable. J'avais mon sac à dos sur les genoux, avec le rouleau du plan du Havre qui dépassait... Nous abordâmes le pont de la Concorde, toujours sous un soleil merveilleux ; j'imaginai pouvoir saisir mon rouleau d'un mouvement rapide et le lancer dans la Seine !... Mais à peine avais-je amorcé un mouvement que mes deux voisins m'ont renfoncée brutalement sur la banquette. Au siège de la Gestapo - situé au Ministère de l'Intérieur, 11 rue des Saussaies - j'ai vu avec désespoir mon rouleau de papier disparaître dans un bureau voisin. Un après-midi se passa à attendre. Mais la police ne montra aucune curiosité ni pour les documents, ni pour moi. A quoi bon, en effet ? Ils avaient tout en mains. En fin de journée, ils réapparurent, discutant entre eux et me désignant. Je compris que je serais déportée en Silésie. Nous reprîmes l'élégante voiture découverte et je regardai avec intensité la belle lumière du soir sur Paris avec le sentiment mélancolique que je ne la reverrais peut-être jamais ».

L’expérience douloureuse de l’emprisonnement

« Les lourds battants de fer de la Santé s'ouvrirent comme par enchantement et se refermèrent sur nous ». A la prison de la Santé, Anise connut des moments épouvantables dont l'évocation nous a franchement émus. Arrivée au greffe de la prison, elle dut donner sa montre et signer le registre d'écrou. « Horreur ! La signature qui précédait la mienne était celle de mon père. Comment avaient-ils eu le temps d'aller l'arrêter ? Et tout cela était de ma faute... Le long des murs, j'aperçus des hommes blêmes, dont quelques-uns avaient peur et le laissaient voir. La honte me submergea. La cellule était grise et sale. Il me fallut toute mon énergie pour lutter contre l'immense détresse qui m'envahissait. Au bout de quelques heures, j'entendis des voix d'hommes et de femmes qui semblaient échanger quelques mots. Il y avait donc encore un peu de vie dans cet immense tombeau... La porte s'ouvrit brutalement à grands tours de clefs et un soldat allemand m'expliqua que j'allais être fusillée le lendemain matin à 4 h 30. Je trouvai cela normal : l'ennemi m'avait prise avec des renseignements militaires sur moi, c'était de bonne guerre. Cela expliquait pourquoi les gestapistes ne m'avaient posé aucune question. Mais, à vingt ans - à tout âge, sans doute -c'est dur de mourir. Je n'avais aucune envie d'être un héros. Pourquoi n'étais je pas restée tranquillement à faire mes études ? Mais enfin, me répétais-je l'instant d'après, on ne pouvait tout de même pas se soumettre ainsi à l'ennemi ; ce nazisme, dont je ne connaissais pas à l'époque toute la monstruosité, on ne pouvait tout de même pas l'accepter. Allons ! Je devais tenir toute la nuit. Pour cela, je devais absolument m'empêcher de penser à ma mère et à son immense chagrin, me considérer comme un tout petit pion qui faisait ce qu'il devait dans la grande bataille mondiale. A la prison de la Santé, la grosse horloge sonnait tous les quarts d'heure. La nuit fut interminable. Vers trois heures, je commençai à prier, à genoux contre le lit de fer ; je ne faisais que réciter des « Je vous salue, Marie » parce qu'à la fin, cela se termine par « et à l'heure de notre mort » et que c'était la seule prière qui convenait. D'ailleurs toutes mes idées étaient embrouillées, tendue que j'étais à lutter contre une peur viscérale. Trois heures et demie, quatre heures moins le quart, quatre heures, quatre heures un quart, quatre heures et demie... J'attendais debout, recoiffée, ma jupe bien tirée... Personne. Cinq heures moins le quart, cinq heures... Personne. Vers sept heures, des bruits variés commencèrent à remplir la prison. La porte s'ouvrit enfin. Mon cœur se mit à battre terriblement. Mais c'était le café qu'on distribuait. Je compris que ce ne serait pas pour cette fois. Ou bien il y avait eu contre-ordre, ou bien c'était un tour qu'on jouait aux arrivants pour les démoraliser ».

Anise, isolée dans sa cellule, se fait pourtant des amis grâce à un moyen vraiment très original : « Les W-C dans les cellules étaient alors un simple trou. Par ces W.C., on pouvait correspondre avec toute la colonne d'étage, même avec les voisins, même avec les détenus qui étaient en face. Pour « téléphoner » avec ses voisins, il fallait enlever le couvercle de bois et enfiler la tête dedans, en évitant d'avaler les petites mouches à merde qui voletaient ça et là. « Au bout du fil », j'entendais souvent Dédé, un jeune militant communiste de 17-18 ans, gai comme le printemps, malin comme 36 singes, drôle à mourir de rire, audacieux et courageux comme Gavroche. Il en était à sa troisième arrestation, enfermé dans une cellule du deuxième étage, menottes aux mains jour et nuit. Mais Dédé, qui travaillait en usine depuis l'âge de treize ans, était un fin métallo : agile comme un chat, il repassait ses menottes par-devant dès que la ronde du gardien s'éloignait, et avec le fil de fer de son petit balai de cellule, il avait réussi à se fabriquer une clef à menottes personnelle ! Il en avait fabriqué une autre pour un jeune garçon, deux cellules plus loin, qu'il avait réussi à lui passer, dissimulée dans le petit tas de poussière que chaque détenu poussait hors de sa cellule le matin. Dédé avait pu apercevoir son voisin par la rainure de sa porte, un instant ouverte. « Grand, blond, distingué, le vrai intellectuel » me disait-il avec admiration. Nous appelions ce voisin « René ». René était lycéen, il sifflait à longueur de journée les concertos brandebourgeois de Bach les uns après les autres.

Dédé avait cassé un carreau de son vasistas, et nous avait enjoint d'en faire autant. Il grimpait comme un chat jusqu'au plafond, s'accrochait aux barreaux et maintenait le moral du coin en racontant mille facéties. Il arrivait à correspondre avec un communiste plus âgé, que nous respections tous terriblement, « Auguste », dont on savait seulement qu'il était un ancien des Brigades Internationales et qu'il était plombier à Paris. Auguste et les hommes de son groupe partaient les uns après les autres pour le tribunal et revenaient le soir avec leur condamnation à mort. Ils attendaient leur exécution d'un jour à l'autre. Chaque soir, Auguste montait à son vasistas et parlait à ses camarades, s'adressant surtout aux plus jeunes. Il leur redisait inlassablement combien mourir pour la libération de leurs frères était beau et normal, que les grandes choses ne se faisaient que par la mort, que leur sacrifice ferait lever des générations de militants et qu'enfin la France valait bien que l'on mourût pour elle. Les paroles graves et chaleureuses d'Auguste me bouleversaient et j'ajoutais ma prière, intense et silencieuse, pour chacun de ces jeunes. C'était mon premier contact avec des communistes... Et ces gens se disaient matérialistes ? Je n'en revenais pas. Un matin très tôt, plusieurs portes de cellules s'ouvrirent à la fois à grand bruit. De toutes les cellules monta une Marseillaise disparate et entrecoupée par les aboiements des gardiens. Puis le silence retomba sur la prison. On n'entendit plus jamais la voix fraternelle d'Auguste ». Dédé de Bondy, comme on l'appelait, avait donc cassé le carreau de son vasistas et il avait fabriqué une cordelette au bout de laquelle il avait accroché une chaussette. Dans celle-ci, il mettait des messages ou même, un jour, un petit morceau de pain d'épices beurré que sa mère lui avait envoyé. « Moi, je n'avais pas le droit de recevoir des colis et le pain d'épices de Dédé est un souvenir que je garderai toute ma vie ». Anise, Dédé et d'autres camarades envisagèrent une évasion, mais la décision brutale du transfert à Fresnes de toutes les femmes détenues à la Santé, anéantit ce projet. Après la guerre, Dédé, revenu vivant de Dachau, raconta à Anise Postel-Vinay que René et lui étaient restés dans leurs cellules du second étage. Dédé décida d'essayer de s'évader avec lui, par les toits. Chaque soir, il lui balançait dans la chaussette le pied du lit pour qu'il s'en serve pour scier un barreau. Par chance, on trouve souvent dans les prisons des barreaux déjà sérieusement entamés. Pour couvrir le bruit que René faisait avec la scie sans dents, Dédé faisait le cirque dans sa cellule. Il fut repris plusieurs fois et au bout de quelques jours, les gardiens comprirent. Les garçons furent roués de coups et on leur attacha les pieds aux mains dans le dos, avec deux paires de menottes. Au bout de quelques jours de ce martyre, et bien qu'ils fissent de leur mieux pour laper le contenu des gamelles que l'on déposait par terre près d'eux, ils eurent une fièvre de cheval et leur sueur se mêla à l'urine et aux excréments qui envahissaient peu à peu leurs vêtements. Ils furent sauvés au bout de huit jours par un transfert général à Fresnes. René a été fusillé quatre mois plus tard. Il s'appelait en fait Lucien Legros et était lycéen à Paris. Dédé a survécu à Schirmeck, à Dachau, et au typhus qu'il a contracté au moment de la libération du camp. Il se nommait en vérité Désiré Bertieau. Auguste, c'était Raymond Losserand. On a donné son nom à une rue du 14 ème arrondissement de Paris, où il habitait autrefois.

Venue de la Santé, Anise arriva donc à Fresnes le 13 octobre 1942. Cette prison était un peu plus confortable que la précédente, mais il était plus difficile de communiquer avec les autres détenus. Anise était contrainte à l'isolement. Elle avait toujours en tête le projet de s'évader, ce qu'elle nous décrit non sans humour :

« J'avais l'idée de piquer la clef de la surveillante qui entrouvrait la porte pour enlever les poussières. Je m'étais dit qu'il fallait que je l'attire au fond de la cellule pour lui montrer qu'il y avait des punaises sur le mur, ce qui était faux, puis je l'estourbirais. Le lit était en fer et l'on n'avait pas le droit de se mettre dessus pendant la journée, il fallait le redresser et on le laissait plaqué contre le mur. Je voulais donner à ma gardienne un bon coup de balayette sur la nuque. J'avais une balayette avec un manche de bois très lourd. Il faudrait l'estourbir sans la tuer... puis lui mettre un bout de chiffon dans la bouche pour l'empêcher de crier, prendre sa blouse de travail blanche, avec l'aigle germanique sur la poche, sa clef, refermer soigneusement la porte derrière moi et gagner tranquillement la sortie. Le lendemain, 8 heures, 8 heures et demie, 9 heures, 9 heures et demie, personne ne vint ouvrir la porte... Cette attente fut terrible. Mon courage m'abandonnait, debout derrière cette porte, la balayette dans une main, le bâillon dans l'autre... Fallaitil vraiment que j'aille jusqu'au bout de mon projet ? La peur me tenaillait. Enfin, tour de clef dans la porte, une gardienne entre deux âges paraît. Elle se laisse facilement convaincre d'aller voir les punaises. Je tire doucement la porte derrière elle pour nous isoler des curieux. La gardienne se penche sur le lit, et vlan ! J’assène mon coup. Pas assez fort sans doute. Elle n'est pas évanouie et commence à couiner. J'essaye de lui enfoncer mon chiffon sale dans la bouche, en vain. Un obstacle s'est mis en travers. Je comprendrai plus tard que c'était son dentier ! J'essaye encore d'aplatir cette femme hurlante sur le lit et de remonter celui-ci pour l'accrocher au mur. Elle se débat furieusement. Nous sommes l'une sur l'autre dans un corps à corps désespéré, lorsque, doucement, la porte de la cellule est tirée de l'extérieur... Entrent alors en file indienne, visiblement médusés, le capitaine commandant la prison, l'adjudant de l'étage et un autre soldat... Ils sont grands et forts, bouchent la porte... je n'aurai pas le dessus. Je me redresse. Je me rends compte en un éclair qu'ils n'ont pas compris que c'était une tentative d'évasion. J'avais d'ailleurs calculé mes risques : une tentative d'évasion, c'était seulement trois semaines de cachot sans paillasse. La gardienne se redresse aussi et commence à raconter sa lamentable histoire. L’officier la fait taire et s'adresse à moi : « Que se passe-t-il ? ». Stupéfaite, je n'avais pas préparé d'histoire à raconter, je suis prise de court. Je reprends mon souffle, et lentement, dans la plus pure langue de Goethe, que je venais d'apprendre à la Sorbonne, je dis sentencieusement : « Je l'ai battue parce qu'elle le méritait ». « Comment cela ?... » me demanda l'officier. « Elle m'a battue à la Santé, et elle n'en avait pas le droit », inventai-je. La gardienne veut intervenir devant ce mensonge éhonté. De nouveau, les officiers la font taire. Ils s'en vont sans rien ajouter, sans m'agonir d'injures, sans me frapper...

Ma punition consista à dormir trois nuits sans paillasse, à garder les menottes dans le dos trois jours et trois nuits et à rester trois jours sans manger. En fait, l'adjudant de service venait souvent me remettre les menottes devant, ou les enlever tout-à-fait pour ma toilette et mes repas. Mes repas... Oui ! Car plusieurs surveillantes sont venues m'apporter des soupes clandestines prudemment, sans franchir le seuil de ma cellule... Elles m'ont appris que leur collègue avait été sanctionnée, déplacée ! Cet incident me fit, paradoxalement, gagner l'estime du capitaine. Il venait parfois discuter avec moi dans ma cellule. C'était l'époque où, tout premier modeste succès des Alliés, pendant que les Allemands avançaient encore en Russie, la petite île de Pantelleria, en Méditerranée, venait d'être reprise par les Alliés. Je lui prédisais la défaite de l'Allemagne. Cela l'amusait. Il n'en croyait rien... Je pense que c'est à lui que je dois d'avoir pu recevoir des colis, alors que j'étais classée « N.N. » depuis mon arrivée à la Santé. Les déportés résistants de l’Europe de l’ouest pouvaient être soumis à une procédure drastique, la procédure « N.N. » (Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard) selon laquelle ils devaient disparaître entièrement pour leur famille. Les prisons les déclaraient inconnus. Ils n’avaient droit ni aux lettres ni aux colis. Les Allemands jusque-là renvoyaient ma pauvre mère avec ses colis, lui disant que j'étais inconnue à la Santé, inconnue à la Gestapo... C'est une voisine de cellule de la Santé, la femme de l'acteur de cinéma Harry Baur, qui l'a prévenue de ma présence en prison, lorsqu'elle a été libérée. Grâce aux colis, je pus correspondre avec ma famille et projetai un nouveau plan d'évasion avec une complicité extérieure. Mais à la dernière minute, je ne reçus pas la lime à métaux demandée, car l'endroit choisi pour franchir les deux murs avait été isolé par un nouveau cordon de sentinelles ». 

Déportée à Ravensbruck

Anise est transférée à Fresnes, où elle passe une année, puis elle est transférée au fort de Romainville  et déportée le 21 octobre 1943 via Aix la Chapelle, avec le statut  Nacht und Nebe*, au camp de concentration de Ravensbrück.

Elle fait la connaissance dans le train de déportation de l'ethnologue Germaine Tillion.

Anise est affectée à l’Industriehof, à l’atelier de fourrure c'est-à-dire qu'elle découd les ourlets de manteaux des déportés pour y trouver d'éventuels objets de valeur. Elle a un début de tuberculose et entre dans l’atelier de jardinage. Elle fait la connaissance de Geneviève de Gaulle, la nièce du général, oubliée dans un « Bunker ».

Fin 44, de nombreux Blocks sont transformés en infirmerie, des camions viennent chercher des malades. Elles comprennent qu’il y a une chambre à gaz pas loin des crématoires pour éliminer les corps. De longs appels permettent aussi de sélectionner les femmes qu’ils font défiler cinq par cinq pour éliminer les plus faibles

La fin est de plus en plus dure. Des femmes épuisées arrivent d’Auschwitz. Sur 230 femmes politiques déportées à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, il n’en arrive que 49 à Ravensbrück.

Anise est libérée le 23 avril 1945 par la Croix-Rouge suédoise. À son retour à Paris, elle apprend la mort de sa sœur, Claire Girard. Cependant, son frère est rescapé de Buchenwald et son père du camp de concentration de Dora.

Elle épouse le 6 juin 1946 le haut fonctionnaire André Postel-Vinay, lui-même ancien résistant et compagnon de la Libération. Ils ont quatre enfants : le journaliste Olivier Postel-Vinay, Daniel, l'historienne Claire Andrieu et Cyril.

Elle participe aux activités d'associations d'anciens déportés, notamment l'ADIR dont elle a été secrétaire générale et contribue aux trois ouvrages publiés par Germaine Tillion sur le camp de Ravensbrück, notamment Ravensbrück et Une opérette à Ravensbrück. Elle est cofondatrice de l'association Germaine Tillion, et en est la première secrétaire général. Elle anime l'Association pour l’étude des assassinats par gaz sous le régime national-socialiste (ASSAG).

Elle assiste aux obsèques nationales au Panthéon de Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay, le 27 mai 2015. Le président François Hollande la mentionne dans son discours, évoquant une « femme sublime » et « sœur de souffrance et d’espérance » des deux résistantes entrées au Panthéon.

Anise publie en 2015 un récit biographique et de témoignage sur sa déportation, Vivre, avec Laure Adler.

« Je pensais que ça s’estomperait, mais je suis obligée de constater que non seulement cela ne faiblit pas mais la trace continue de se creuser et de faire souffrir », expliquait-elle.

Anise Postel-Vinay a été homologuée FFL, FFC et DIR.

Elle est décédée le 24 mai 2020 à Paris.

Statut NN :  Nuit et Brouillard, Nacht und Nebel : décret du 7 décembre 1941 de l’État-Major de la Wehrmacht, signé par le maréchal Keitel et ordonnant la déportation sans jugement et dans le plus grand secret, en Allemagne, de tous les ennemis (saboteurs, résistants) ou opposants du Troisième Reich, représentant « un danger pour la sécurité de l’armée allemande » et la disparition de tout adversaire de l’État national-socialiste dans le secret absolu, sans laisser filtrer aucune nouvelle.


Article Wikipedia 

Anise Postel-Vinay - Cern 95 

Cercle d'étude de la déportation et de la Shoah

Podcast Radio France

Entretien France Info

Entretien France Inter

Vidéo Témoignage

FrançaisLibres.net


Service Historique de la Défense (SHD) : 
Vincennes : GR 16 P 257145
Caen: 


Biographies : 
 Vivre, Anise Postel-Vinay et Laure Adler, Grasset
 

Bibliographie :  Ils n'avaient pas 20 ans, François Broche, Taillandier, 2023



Crédit Photo de la notice :  © droits réservés


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Fiche mise à jour le:  23/11/2024

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