Nom et Prénom(s)SOUBYN épouse Negrin, Thérèse Julia Lucie, Augustine

NomSOUBYN épouse Negrin

PrénomThérèse Julia Lucie Augustine

Chronologie1942

Statut
  • FFL
  • FFC
  • DIR

FTP

Groupes

Réseaux
  • FAMILLE MARTIN
  • MARATHON

UNITÉS FFL

Mouvements

BOA

Zones d'actionLe Havre

Date de naissance28/12/1917

CommuneRouen

Département / Pays76

LieuRouen - 76

Mort pour la France

Parcours dans la résistance

Fille d’un cadre de la préfecture de Rouen, Thérèse Julia, Lucie, Augustine  SOUBYN, épouse Negrin, est née le 28 décembre 1917 à Rouen. Elle est entrée à l'ENS de Fontenay-aux-Roses en 1939 dans l'ordre des Lettres.

Elle fut professeur d'Histoire-géographie  à l’École primaire supérieure au Havre où elle résidait, 2 rue du Dr Maire. Elle  intégra  le réseau Famille Martin en mars 1942.

Ce réseau subordonné au War office britannique était consacré au renseignement militaire et au sabotage du matériel roulant. Son PC était à Marseille et des sous-réseaux existaient dans plusieurs régions dont la Normandie.

Thérèse SOUBYN, alias Poussette, devient ensuite membre du sous-réseau Narbonne affilié au réseau Marathon, comme agent de renseignement de 3e classe P2, avec le grade de sous-lieutenant. Missionnée pour faire du renseignement militaire et économique pour le compte des services secrets français du BCRA à Londres, elle récupère des plans du port du Havre.

Elle intègre le groupe Cambouis formé par le Lieutenant Emile Denise. Le fichier de Brinon indique qu’elle entretenait une relation avec un commis du ravitaillement (Emile Denise).

Suite à une dénonciation, ils sont arrêtés au Havre le 20 juillet 1943 pour confection et falsification de fausses pièces d’identité.

En mauvaise santé, elle est d’abord internée à l’hôpital militaire de Rouen, puis au Palais de justice  jusqu’en janvier 1944. Le préfet intervient le 28 juillet 1943 auprès des autorités allemandes, soulignant les qualités professionnelles du père, sans effet.

Elle est déportée par le convoi de Compiègne du 31 janvier 1944 au KL Ravensbruck (matricule 27547).

Elle est ensuite transférée le 13 avril 1944  au KL Flossenburg (matricule 50448), affectée au kommando de femmes Holleischen situé dans les Sudètes, où les détenues travaillaient pour l'usine de munitions Skoda. Durant sa déportation, elle était connue de ses camarades sous le nom de « Thérèse qui chante » (Asso-Flossenburg).

En juillet 1944 Vichy enjoint le préfet de la recommander à la Croix-Rouge et de solliciter auprès des autorités allemandes des facilités pour qu’elle reçoive des colis.

A l’approche des troupes américaines, le 3 mai 1945, des partisans polonais et tchèques libèrent le Kommando. Le 5 mai 1945, les Américains prennent les détenues en charge jusqu’à leur rapatriement qui s’est étalé sur environ 5 semaines.

Thérèse Soubyn  est rapatriée le 24 mai 1945 par le centre de Longuyon (Meurthe-et-Moselle).

lle a été homologuée FFC et DIR. Elle est reconnue  FFL par la Fondation de la France Libre en raison de son engagement dans un réseau FFL avant fin juillet 1943.  (Inventaire Henri Ecochard).

Distinction : Médaille de la Résistance française (1946).

Elle est décédée le 15 mai 2002 à Poissy (78).

Thérèse Soubyn a  a publié « Les camps des déportées » dans le Bulletin de l'association amicale des anciennes élèves de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-aux-Roses,  un des premiers témoignages sur Ravensbrück après celui - qu’elle cite - de Denise Dufournier (1945)  de G. Tillion (déc. 1946). (Christine de Buzon)

Les Camps de Déportées

Avant la défaite complète des nazis, le secret des camps de concentration était jalousement gardé. Sur Auschwitz pourtant, quelques bruits sinistres étaient parvenus ; on en parlait dans les milieux de Résistants et dans les prisons allemandes ; on en parlait comme d’un mystère redoutable. Mais le grand public n ’en savait rien. En fait, les camps gardaient leur secret.

C’est pourquoi le départ pour Compiègne, en janvier 44, ne m ’effraya pas beaucoup. Comme la plupart de mes camarades, j ’imaginais un régime analogue à celui des prisonniers de guerre : des baraques où la discipline serait assurée par nous-mêmes ; la vie au grand air, entre les barbelés, un certain nombre d’heures par jour ; une carte de correspondance et un colis de Croix Rouge de temps en temps. Après des mois de prison, au secret, c’étaient des conditions de vie presque enviables. Rêvant ainsi, nous essayions d’accepter mieux ce qui nous serrait le cœur : notre impuissance au fond de l’Allemagne pendant que les nôtres se battraient, l’exil, l’inconnu... Et la dernière nuit, tandis que les phares des miradors balayaient le camp, l’âpre chant des bagnes nazis s’éleva d’une baraque :

« O Terre de détresse Où nous devons sans cesse Piocher ».

Un voyage de trois jours et quatre nuits nous amena à Ravensbrück — pénible voyage dans des wagons à bestiaux entièrement fermés, sans eau pendant vingt-huit heures ; l’air était empuanti par deux tinettes sans couvercle, bousculées à chaque cahot. Je m ’excuse de ce détail que je ne veux pas rendre plus précis : il représentait, pour ces soixante femmes entassées à terre dans un espace rigoureusement clos, une souffrance de plus. Ravensbrück... le « Pont des Corbeaux » ... La senteur des pins parfumait la nuit ; mais, le long des wagons brutalement ouverts, les lanternes sourdes des SS s’agitaient. Comme je mettais trop de temps à rassembler mes bagages, un soldat m’attrapa par les cheveux et me précipita hors du wagon., Je compris — et quelques coups de poing m ’y aidèrent — qu’il ne fallait pas tenir pour négligeables les « schnell » vociférés par les gardiens.

Où arrivions-nous ? Il pouvait être deux heures et demie du "matin. Par cinq, les Françaises marchaient, abruties par la fatigue, les cris, par l’air marin (Ravensbrück est situé entre Berlin et Stettin, à environ 80 km de la Baltique). Nous enfoncions dans un sol sableux. De chaque côté de la route, les projecteurs qui accompagnaient le convoi fouillaient la profondeur des pins.

Enfin les pavés sonnèrent sous nos pas et, à un tournant, l’entrée du camp violemment illuminée parut. Cette première vision nous glaça : murs bétonnés, herse de fer, réseau de fils à haute tension couronnant les murs, enfin corps de garde botté, casqué, armé jusqu’aux dents. A cette minute, chacune de nous se sentit prise, et bien prise. Nous venions de franchir la porte d’un monde nouveau d’où toute humanité était bannie. Une sirène avait mugi au moment où nous passions le sinistre portail ; les feux continuaient de briller, et même les baraques que nous longions s’éclairaient. Il était trois heures. Des vociférations écartaient de nous des groupes d’ombres, bizarres silhouettes rayées. Nous allions toujours comme dans un cauchemar, stupides, muettes, vers un « block » illuminé qui nous absorba.

J ’ai passé trois jours dans ce block ; c’est le temps qu’il fallut à l’Administration de Ravensbrück pour enregistrer le convoi et pour faire, de mille Françaises, mille silhouettes anonymes perdues dans la foule de vingt mille autres silhouettes toutes pareilles. On avait résolu d’abord, de nous parquer dans une seule pièce. A la porte, des policières polonaises et allemandes — prisonnières aussi, mais « anciennes » au camp et ayant gagné la confiance des SS — fonçaient de tous leurs muscles dans la masse hum aine qui se tassait toujours un peu plus. Les rideaux noirs de la défense passive bouchaient soigneusement toutes les fenêtres. Les respirations se faisaient courtes, les poitrines tentaient de se dégager pour absorber un peu de cet air raréfié et pesant.

Nos esprits demeuraient lucides : s’ils voulaient nous asphyxier systématiquement, pourquoi nous avoir amenées si loin ? Soudain les lumières s’éteignirent. Une horrible épouvante nous étreignit, - nous étions à demi évanouies, portées les unes par les autres. Je ne saurais dire si cela dura longtemps. Quand l’électricité revint, on avait décidé de nous accorder une seconde chambre. C’est ainsi que nous avons pu passer trois jours recroquevillées sur le parquet, trois jours coupés d’appels au cours desquels cinquante, cent femmes étaient chaque fois emmenées.

Le troisième jour dans l’après-midi, mon tour arriva. Après une longue attente dehors, on nous fit entrer dans une très grande baraque. Au premier bureau, nous déposions argent et bijoux.

Dans la pièce voisine, on s’emparait de nos bagages et on nous déshabillait ; ahuries, nous assistions en spectatrices à notre propre dépouillement, obnubilées par la perspective de passer dans l’autre pièce, le « salon de coiffure ». Là, notre tête était le principal-objet — pas le seul — de l’examen des inévitables Polonaises « de confiance ». En principe, on tondait les femmes qui avaient des poux. _En réalité, l’administration du camp exigeait un certain nombre de chevelures. Tant pis pour vous si vos cheveux « inspiraient » la coiffeuse. Vous ressortiez, la tête parfaitement rasée et l’on vous projetait, deux fois nue semblait-il, dans la salle des douches où attendaient des dizaines de camarades.

Je ne saurais dire l’humiliation, la rage éprouvée alors. Il ne restait plus qu’à revêtir la tenue du camp : un pantalon, une chemise, la robe et la veste rayées, une paire de bas et de sabots, — tout cela attribué au hasard, sans tenir compte de la taille.

Nous étions désormais des « stücke », de simples unités bonnes pour le travail, bonnes pour tout, et, loin de tout contrôle international, livrées au caprice, à l’arbitraire, au sadisme des nazis. Je ne parlerai pas en détail de la vie au camp ; d’autres l’ont fait, telle Denise Dufournier, dont le livre « La maison des mortes » raconte l’histoire de notre convoi. Je voudrais seulement fixer quelques images qui ont laissé en moi une trace plus vive.

Pendant les premières semaines au camp, comme tout nouveau convoi à cette époque, nous étions en quarantaine : période bénie, exempte de travail, période d’initiation. A trois heures du matin, la sirène puis la voix de la « blockova » polonaise (chef de block) nous tirait de nos paillasses pouilleuses. 275 femmes se bousculaient autour de quinze lavabos. Quarante minutes plus tard, nous étions devant le block, rangées par dix, immobiles, silencieuses, pour une interminable attente. La neige, souvent, nous accueillait. Nous la redoutions moins que la pluie ou le vent ; mais elle faisait de nous des statues blanches, et finissait par nous transpercer avec une lenteur insidieuse. Une heure et demie, deux heures plus tard, un « achtung ! » (attention !) sec claquait : une silhouette noire et bottée approchait. Il fallait rectifier la position, regarder droit devant soi tandis que lentement la SS nous dénombrait. Après son passage, il fallait encore attendre : là-bas, sur l’avenue du camp (la Lager Strasse) d’autres SS comptaient d’autres prisonnières par milliers. Quand enfin le compte était juste, vers six heures et demie, la sirène lâchait une volée de femmes qui s’engouffraient dans le block de quarantaine ; sur la Lager Strasse un autre appel commençait : l’appel du travail. Plus tard, j ’ai pu voir à cet appel des enfants de six ans (peut-être moins), quelques petits Juifs échappés par hasard au sort de milliers de leurs pareils à Auschwitz. J’ai vu aussi des camarades s’évanouir de fatigue ou de froid ; nous les étendions sur la neige ; vite, au passage de la SS nous les redressions car, mort ou vif, on demeurait un « stüek » indispensable dans la comptabilité de l’administration. Sans doute les malades pouvaient être admises à l’infirmerie : c’était difficile et dangereux.

D’une manière générale, il fallait avoir 40° de température pour y entrer sans discussion. Mes camarades en ont rapporté des visions horribles. J’eus la chance de n ’y jamais pénétrer, chance qui m’a donné un certain scepticisme à l’égard des microbes : dans un manque total d’hygiène il était possible de vivre impunément au milieu d’épidémies de scarlatine, diphtérie, érysipèle, et de mêler chaque jour son existence à celle de prisonnières tuberculeuses ou atteintes de maladies vénériennes. Les otites étaient fréquentes- et jamais soignées ; les malades demeuraient astreintes aux douze heures d’usine, et aux appels dans le vent et la neige. Plus tard, à Ravensbrück, le typhus sévit ; j ’avais alors changé de camp.

Chaque jour, nous allions chercher aux cuisines les lourds bidons de soupe. De ces corvées, certaines images me sont restées. Un matin, vers huit heures, j ’aperçus près du bureau du commandant, une femme debout et nue sous sa robe rayée. Vers cinq heures du soir, elle était encore là, immobile dans les courants d’air de l’esplanade. Je suppose que sa punition s ’acheva le lendemain au terrible « Revier «  (infirmerie), antichambre du four crématoire. Tout un dimanche après-midi j ’ai vu marcher au pas, dans les allées du camp, les femmes du « block de punition » qui n ’avaient pas droit au repos dominical. Au long des mornes rues de mâchefer noir, les blocks vert sombre s’alignaient ; souvent derrière les vitres, on pouvait voir les chairs blêmes d’une prisonnière cherchant ses poux. Parfois, un groupe de corvée, trop faible, laissait tomber le précieux bidon ; alors, les femmes se précipitaient et, à genoux, recueillaient à même le sol ce supplément inattendu. Les prisonnières que nous croisions au hasard de ces courses nous étonnaient douloureusement : des jambes squelettiques, un ventre souvent alourdi par l’excès d’alimentation liquide, le teint terreux, et surtout le regard morne et traqué qui se posait à peine sur vous, où on ne lisait rien. « Ces femmes qui furent belles et aimées », dit l’une de nous dans un poème, voilà ce qu’ils en avaient fait. C’est alors que nous avons pris la résolution de ne pas laisser s’éteindre en nous la flamme de l’esprit ; de continuer à « résister » moralement à la déchéance.

Pendant toute ma captivité, j ’ai vu des camarades prendre sur leur repos pour se mettre des bigoudis et se faire, le matin, de jolies coiffures que le bonnet dissimulait, pendant l’appel, à nos impitoyables gardiennes. Coquetterie vaine et ridicule, dira-t-on.

Non : coquetterie héroïque plutôt, de la Française qui, d’instinct, continuait à s’affirmer. Dans le même esprit, nous avons maintenu entre nous, jusqu’au bout, une activité intellectuelle et artistique. Nous marquions les anniversaires, les fêtes : une chorale s’était formée à l’insu des Allemands et s’exerçait aux w.-c., aux lavabos, des talents de peintre se découvrirent. Au camp de Tchécoslovaquie où je passai Noël 44, il y eut _une crèche décorée d’images, Pour le 14 juillet, des écussons et des cocardes tricolores, confectionnées Dieu sait comment, furent semés tout le long de la route qui conduisait à l’usine, prisonnières et civils.

En effet, je n ’ai pas passé à Ravensbrück les quinze mois de ma captivité en Allemagne. Après quelques semaines de travail dans les marais où parfois les gardiennes armées emmenaient leurs molosses, je fus dirigée vers un petit camp des Sudètes.

Jamais je n’oublierai le désarroi ressenti au soir de la première journée de travail à l’usine de munitions. Pendant douze heures, nous devions fabriquer des obus de DCA, une semaine le jour, une semaine la nuit. Nous étions étroitement contrôlées — saboter, ralentir, nous y pensions sans cesse, mais il fallait s’y prendre habilement car les SS se méfiaient. A la moindre erreur, voulue ou non, une explosion dangereuse se produisait ; mais elle immobilisait l’usine pendant plusieurs heures. Trois de mes camarades ont été pendues à la suite d’un accident de ce genre. D’autres châtiments nous étaient réservés : la bastonnade publique, le cachot glacial, la tonte des cheveux, l’exposition dehors pendant des heures, debout et peu vêtues. Quant aux gifles et aux coups de poing, ils étaient monnaie courante.

Les maux ordinaires les plus pénibles pour moi furent le manque de sommeil et le froid. La faim se surmonte mieux ; elle se fait sentir à certains moments, aiguë, puis s’oublie. Cependant, elle éveille des instincts inconnus : un rutabaga dérobé dans une cave, au cours d’une alerte, quelle aubaine ! Un autre jour, j’ai fouillé subrepticement dans les poubelles pour récupérer une pomme de terre crue ; avec envie, j’ai suivi des yeux, un dimanche, une camarade qui avait fait cuire sans sel une gamelle d’épluchures de pommes de terre acquises au prix de ruses mystérieuses; un autre dimanche de giboulées, en mars ou avril 1945, le déchargement d’un wagon de charbon m ’apparut comme une corvée intéressante : en effet les gardiennes SS de mon équipe, assez bonnes filles pour une fois, nous distribuèrent quelques morceaux de pain noir et moisi, oubliés dans je ne sais quel recoin. —

Les derniers mois, entre la soupe et la tranche de pain de 18 heures, et la soupe de 13 heures (sans pain) du lendemain, nous ne recevions rien qu’un peu d’eau chaude appelée « café », au réveil. La matinée semblait longue. J’étais alors aux champs, munie d’une pioche pour défricher. Par moments, la tête tournait ; nous savions qu’il fallait éviter les mouvements rapides, ne pas se baisser trop brusquement ; la pioche devenait très lourde ; épiant la gardienne la plus proche, nous ne travaillions que lorsque son regard se dirigeait vers nous. Entre temps, avec les voisines, nous échangions des recettes de cuisine. Que de plats savoureux furent évoqués, mirages de la famine ! — Nous déterrions des pissenlits ; il fallait les manger tels quels en cachette. Nous avions confectionné avec des matériaux de fortune des petits sacs que nous bourrions de pissenlits pour nos camarades demeurées à l’usine. C’était plus qu’une nourriture : un remède, — car l’avitaminose commençait ses ravages. Malheur à celle qui se faisait prendre par la SS ; elle était fouillée, dépouillée de son butin ; séance tenante, elle devait l’enfouir elle-même ; ensuite, elle recevait une râclée. A peine la gardienne s’était-elle éloignée que les pissenlits étaient récupérés, rendus à leur propriétaire qui arrivait souvent à les rapporter au camp, dissimulés aux endroits les plus imprévus.

La sous-alimentation contribua à rendre le froid plus difficile  à supporter. L’usine était chauffée, pour la conservation de la poudre, mais la transition était d’autant plus brutale au moment des appels : 20 à 24° dans l’usine, — 20 à —35° dehors pendant plus de six semaines. Pour tout lainage nous avions un pull-over en loques, nid de poux et de lentes. Le matin de Pâques, au cours d’une interminable pause en plein vent, on nous l’enleva. Puis, après une attente dans les w.-c. où on nous avait parquées nues par groupes d’une trentaine, après un passage symbolique de cinq minutes dans la salle de douches (il n ’y avait plus d’eau) on nous remit « la » chemise, « la » culotte, la robe d’été à manches courtes en coton, et la veste rayée. Deux jours plus tard, à sept heures du matin, un soleil rouge montait au-dessus du champ couvert de gelée branche où nous attendions, grelottantes et affamées, que les heures passent ; nos gardiennes se serraient frileusement dans leurs grandes capes et avaient trop froid pour nous harceler ; au milieu du champ, loin de l’abri des haies d’où nous avaient chassé les soldats SS, nous offrions un frêle barrage aux rafales de la bise. Cela dura jusqu’au soir. Et le lendemain au réveil, dans la tiédeur relative de la paillasse que nous partagions avec des familles de souris, nous appréhendions la nouvelle journée à vivre. Ce fut la période la plus pénible de ma captivité.

Nos volontés tendues nous soutenaient toujours, mais nous sentions nos forces nous échapper de plus en plus.

Le manque de sommeil accélérait cet affaiblissement. Quand nous travaillions le jour, nous pouvions dormir à peu près six heures. Mais les semaines de nuit étaient épuisantes : après douze heures de travail dans le bruit des machines, nous rentrions au camp vers huit heures. Si tout allait bien à l’appel, il ne restait plus à faire que les corvées du camp : laver les blocks, rentrer le charbon, enlever la neige de la cour avec des pelles et des caisses. Parfois, une fouille du block nous tenait dehors jusqu’à dix ou onze heures du matin — ou bien une alerte nous arrachait au premier sommeil ; dans ces cas-là, nous étions menées rondement aux abris. Mais le ronron réconfortant des avions alliés nous consolait de ces heures passées debout dans une humidité glaciale de cave. Seulement, quand les détonations semblaient plus fortes, nous tremblions pour nos camarades qui elles, en pleine usine d’explosifs, n’avaient pas le droit d’aller aux abris.

— De la sorte, nous parvenions à dormir en moyenne trois heures par jour. Et il n ’était pas question de somnoler à l’usine pendant la nuit de travail. Plusieurs fois, une telle semaine s’acheva par une grande séance d’épouillage, invention de la surveillante en chef qui nous arriva d’Auschwitz vers septembre octobre 44. Au retour du travail, le dimanche matin, nous n ’entrions même pas au dortoir ; on nous parquait, debout et sans nourriture, dans les lavabos d’où nous partions par paquets vers l’établissement de bains du village, à une demi-heure de marche.

Après une inévitable attente, toujours debout, nous abandonnions tous nos vêtements dans le couloir où circulaient soldats et gardiennes qui, surexcités par la fatigue, nous frappaient pour se détendre. A deux ou trois par douche ou par baignoire, nous goûtions enfin le rare plaisir de l’eau chaude. Des vociférations abrégeaient ces délices. Encore à demi-mouillées (nous n’avions guère plus d’une serviette pour deux, ou trois) nous devions accepter la chemise et le pantalon sale qu’une policière prenait au hasard dans le tas de linge abandonné à l’entrée. Une ou deux heures encore, et nos robes, désinfectées elles, revenaient de l’étuve, humides ou roussies. La nuit était tombée quand nous rentrions au camp, n’ayant pris aucune nourriture ni aucun repos depuis la veille. Après six heures d’un sommeil coupé par les servitudes humiliantes des cystites puis des dysenteries, nous repartions vers l’usine, pour une nouvelle semaine d’esclavage.

C’est alors que nous avions besoin de faire appel à toutes nos ressources, qu’il fallait songer à la France qui se libérait, aux nôtres qui nous attendaient ; qu’il fallait écouter les suggestions du splendide pays ou le sort nous avait conduites : nous avions sous les yeux les aspects magnifiques d’une vallée des monts de Bohême : les grands lupins bleus, le ciel chatoyant, les lumières jouant dans les clairières (l’usine était camouflée dans les bois), les cerfs libres entrevus dans la forêt. Nous avons ainsi atteint le début de mai 45, subissant sans aucune perte bombardements et mitraillages. Deux jours avant l’armistice, les Américains et des groupes de partisans nous enlevaient de justesse à une extermination certaine. Et ce fut la merveille du retour à la vie.

Mille femmes étaient parties de Compiègne un matin de janvier 44. Aujourd’hui, un plus de quatre cents ont retrouvé leur foyer trop souvent dévasté ; bien des maris et des fils ne sont pas revenus de Buchenwald et d’ailleurs. Comme beaucoup de déportées, elles sont rentrées pleines d’espérance, fortes de la fraternité des camps. Elles ont eu des déceptions, mais elles ont gardé leur foi. Elles ne regrettent pas la dure expérience, qui fut en même temps si riche. Si les mesquineries, l’égoïsme des petites préoccupations de chaque jour les heurtent, elles retrouvent un peu de force dans le souvenir des mortes et des morts, courageux et fiers jusqu’au bout.

Et c’est pour que leurs souffrances, à eux, ne soient pas oubliées, que ceci est écrit.

T h . S o u b y n.

Documents annexés : organigramme du Groupe Cambouis en juillet 1943 (J-H Caillard) - Col. Arolsen archives 

Livre ouvert des Français Libres 

Association Flossenburg 

Dictionnaire des Victimes du nazisme en Normandie

 

SHD VincennesGR 16 P 553600 et GR 28 P 4 127 86

SHD CaenAC 21P 604435

Archives 76

Carte CVR

Archives du collectifFichier DIR Fndirp 76 (M Baldenweck) - Fichier de Brinon (Michel Baldenweck)

Archives municipales

Biographie 1

Biographie 2

Liens divers

Photothèque / Documents annexes

Crédit© Alain Alexandre et Stephane Cauchois

Mise à jour27/11/2021

BibliographieBulletin de l'association amicale des anciennes élèves de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-aux-Roses (n°45,  janv. 1947, p. 49-55) - Résistance(s). Alain Alexandre et Stephane Cauchois. Editions L'Echo des vagues.

DécorationsMédaille de la Résistance

PhotosPhotos